Le Siècle de Sartre

Enquête philosophique
Bernard-Henri Lévy
Grasset & Fasquelle, Le Livre de Poche, 2000

Sartre absent de longs moments : sur Heidegger, sur Althusser.
Des tics : par exemple de citer les œuvres par le ou les deux premiers mots seulement de leur titre -- La Critique (de la raison dialectique), p 269 ; La Barbarie (à visage humain), p 282 ; L'Idiot (de la famille), p 291 ; Le Parti pris (des choses), p 298.
En fin de compte, très convaincant, sympathique, polémique, documenté, audacieux, non-complaisant, érudit.
Je ne partage pas la condamnation du marxisme comme totalitarisme. Je ne suis pas convaincu de la valeur de la conversion finale au judaïsme de Levinas. Je crois par contre à la théorie de la rupture hors de soi-même, comme système de pensée et d'action. À une forme de suicide de l'intellectuel en tant qu'intellectuel. Comme Aragon.

I - La gloire de Sartre

Un jeune Sartre, p 63

La Fin de la nuit (Mauriac, 1939) a été « éreinté par Sartre », qui était « non seulement un très jeune auteur mais en même temps la gloire de sa génération ».

4 - Un philosophe « allemand »

Schelling : détente (la matière) et contraction (l'esprit). p 171

Sartre et Heidegger, p 182

[I]l y a un texte, le deuxième chapitre de Qu'est-ce que la littérature ?, où il semble que, tout de même, il entende enfin : « chacune de nos perceptions s'accompagne de la conscience que, par elle, "il y a" de l'être, ou encore que l'homme est le moyen par lequel les choses se manifestent... »

5 - Note sur la question Heidegger

Comment peut-on être à la fois le plus grand philosophe du XXe siècle et un nazi ?

1. La question du sujet, p 231

La question philosophique par excellence n'est pas celle du « Sujet » mais celle de l'« Être ». L'« Aletheia », pas le « Dasein », dit-il.

2. La question de l'Histoire, p 233

3. La question de la langue, p 237

C'est la langue qui me possède. Celle elle qui parle à travers moi.

4. La question de l'Être, p 241

p 248

Le totalitarisme a toujours été plutôt fils du jour que de la nuit.

Deuxième partie - Justice pour Jean-Paul Sartre

1. L'existentialisme est un antihumanisme

Jean Cavaillès, résistant par logique, p 259

Qu'est-ce qu'un sujet ? p 283

Tout commence avec cette petite phase très simple, cent fois citée, qui ouvre La Transcendance de l'ego : « toute conscience est conscience de quelque chose ».

La ligne Leibniz-Spinoza-Merleau-Deleuze contre l'axe Descartes-Husserl-Levinas-Sartre, p 298

En sorte qu'il y a un Sartre [...] qui, sans retirer un mot de son procès de l'humanisme, [...] réaffirme, in extremis, les droits d'une subjectivité, ruinée certes, [...] mais visant néanmoins les choses et, donc, ne s'y réduisant pas.

p 303

N'y a-t-il pas un totalitarisme ontologique [...] de l'impersonalité du logos [...] ? et poser un sujet face à cet Être, parier sur son excès, imaginer qu'il puisse être source d'une parole qui commence et finisse avec lui, n'est-ce pas justement, de ce fait, le geste antitotalitaire par excellence ?

p 304-305

Comment faire, après la mort de l'homme, pour que les droits de l'homme ne soient pas les droits morts d'un homme mort ? Eh bien voilà. Sartre. [...] Il avait depuis longtemps résolu notre équation.

2 Qu'est-ce qu'un monstre ? (Miettes biographiques)

Désinvolture de Sartre, p 329

Il sait, mais il s'en moque, que la Critique de la raison dialectique est mal écrite et que s'il l'avait « relue encore une fois, en coupant, en resserrant, elle n'aurait peut-être pas un aspect aussi compact ».

Je est un autre, p 339

Le paradoxe sartrien : « je ne me sens lié par rien de ce que j'ai écrit ; en revanche, je n'en renie pas un mot non plus. »

Explosion, p 344

« Ma première morale était solipsiste, le sujet se contentait d'y rencontrer l'autre alors que je pense, aujourd'hui, que l'autre est constitutif. »

Sartre et le temps, enfin, p 360

C'est parce qu'il a récusé l'idée même d'essence de l'homme, qu'il fait une philosophie qui est une philosophie de la liberté.

3. Antifasciste jusqu'au bout, p 369

Une seconde philosophie naîtra, celle de la Critique de la raison dialectique, qui donnera à cette heureuse discorde [...] son sens le plus sottement brutal.

Il n'y a pas de communauté naturelle, p 379

Il n'y [a pas d'enfant] dans ses romans. Une improbable silhouette parvient-elle, dans Le Sursis, à se faufiler ? Elle a si peu d'existence, il se moque si éperdument de la faire vivre, qu'il lui change son nom en cours de route (Pablo pour commencer, Pedro cent pages plus loin).

La question du Mal, p 384

Il lui arrive de dire que « le Bien est antérieur au Mal comme l'Être au néant », que le Mal est un « parasite » du Bien [Saint Genet, comédien et martyr]

p 387

[Le salaud] c'est quelqu'un qui, percevant l'existence comme un dû, le monde comme un ordre, et sa position dans ce monde comme une absolue nécessité, va considérer par exemple, ses privilèges de fait comme des privilèges de droit.

Théologiens, philosophes et despotes, p 400-401

« Le collaborateur est atteint de cette maladie intellectuelle qu'on peut appeler l'historicisme » ; le collaborateur « se place, pour estimer ses actes, dans le plus lointain avenir » ; cette « façon de juger l'événement à la lumière de l'avenir », [...] cette façon de le « changer en passé » et, ce faisant, de « masquer son caractère insoutenable », voilà, proprement, l'esprit de la collaboration. [Qu'est-ce qu'un collaborateur ? -- Situations III]

p 402

C'est Proust, pas Sartre, qui reconstruit le passé afin de lui conférer, par la grâce de la Mémoire, le sens qu'il n'avait pas.

4. Note sur la question de Vichy : un Sartre résistant, p 407

5. Sartre, maintenant

Qu'est-ce qu'un antipétainiste ? p 448

Une philosophie des « mains sales » qui ne sera pas sans intérêt [...] pour qui voudra battre en brêche cette « idéologie de la pureté », ou cette « volonté de pureté », qui sont à l'origine, ô combien ! de tous les intégrismes -- fascismes et communismes compris.

Sartre contre Foucault, p 451

L'essence n'a pas d'existence ; comment pouvez-vous parler d'une supposée essence de Beur, de Nègre, d'Américain à laquelle se réduirait le sujet [...] ?

p 453

Sans doute en viendra-t-il à trahir, là aussi, ses propres convictions : [...] la partie de la Critique de la raison dialectique, précisément consacrée à l'analyse de la colonisation [Partie II, section C].

Cet antiracisme sartrien n'est pas basé sur la tolérance. Ni sur l'amour du genre humain.

Sartre et les Juifs : réflexions sur la question Sartre, p 459

« Le Juif est un homme que les autres tiennent pour juif ».

Troisième partie - La folie du temps

2. Du régime de l'erreur dans la vie d'un intellectuel

Théorème de Canguilhem, p 558-559

« Les vérités sont "devenues" et ce qui compte, c'est le chemin qui y mène, le travail qu'on fait sur soi et avec les autres pour y arriver -- sans ce travail une vérité peut n'être qu'une erreur vraie. »

Théorème de Hegel, p 561

[Préface au livre d'Antonin Liehm, Trois générations, dans Situations IX, p 252] Il était « vrai que Staline avait ordonné des massacres, transformé le pays de la révolution socialiste en un État policier » ; mais cette vérité, parce qu'elle était « octroyée », parce qu'elle tombait sur la tête des Soviétiques comme un « coup de gourdin » [...] bref parce qu'elle se présentait elle-même comme une vérité révélée, sortie tout armée du cerveau khrouchtchévien et ne pipant mot de cette longue erreur partagée qu'avait été le stalinisme, n'était, si « vraie » fût-elle, qu'« un mensonge corroboré par les faits » et pouvait, du coup, apparaître comme la manœuvre d'un malin, ou d'un clan de malins, se souciant moins de produire le « vrai » que de refonder un « pouvoir » ébranlé.

Théorème de Sartre, p 565

On mesure la teneur en vérité d'une vérité à la quantité d'erreurs qu'elle a dû traverser, combattre, surmonter et, à la fin des fins, conserver.

4 L'échec de Sartre

De nouveau la philosophie, ou comment l'on sort du cercle enchanté de l'hégélianisme, p 640

Sartre, je l'ai dit, n'a pas assisté aux cours de Kojève [sur Hegel].
Il n'y pas plus assisté qu'il n'est allé écouter les conférences de Husserl en Sorbonne, ou qu'il n'a lu dans Bifur, les premières pages de la traduction de Heidegger par Corbin.

p 647

Il annonce, et il prouve par les faits, que la philosophie peut devenir autre chose que ce pur exercice académique, ou muséographique, auquel elle se réduit, encore de nos jours, le plus souvent.

p 660

Étrange affaire, en vérité, que ce « marxisme » donné pour « l'horizon indépassable » de l'époque. La bizarrerie, d'abord, de la formule ; son caractère évidemment pléonastique ; est-ce qu'un horizon n'est pas, par définition, indépassable ? est-ce que l'on n'appelle pas « horizon » une ligne qui recule à mesure qu'on s'en approche [...] ? Sa modération, ensuite [...]

Un Kojève gauchiste, p 663-664

Interview donnée à Madeleine Chapsal quelques jours avant la parution de la Critique. [...] Ma philosophie est là, dit-il. Toujours là. Mais grâce au ciel, elle ne bouge plus. « Elle va se déposer dans de petits cercueils ».

p 668

Pauvre vieux Sartre, dégoûté de lui-même et de sa propre renommée.

5. Tombeau pour la littérature

Une fausse biographie, p 678

Il y a [...] le mystère du « final », le fameux « tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui » : [...] n'est-ce pas l'exact contraire de ce qu'on attend au final d'une confession ?

Épilogue, p 738

Ce technicien du désaveu, ce maître ès infidélités, a toujours fait de l'obligation de penser contre soi, de se briser les os de la tête, de casser, chaque fois qu'on le peut, la pierre de ses propres idées, le premier impératif d'une pensée digne de ce nom.

Jean-Paul Sartre,
Philo ToC
Marc Girod
Last modified: Sun May 15 16:18:07 EEST 2005