Le marché du pétrole entre volatilité record et spéculation depuis le début de la guerre au Moyen-Orient
Marc Angrand et Isabelle Chaperon, du 25 au 27 mars 2026
« Toute crise, toute guerre crée de la volatilité sur nos marchés
et nous en tirons des sources de revenus »,
explique une tradeuse qui a requis l’anonymat.
« Nous avons cartographié 15 000 cuves de pétrole dans le
monde. Comme leur toit bouge en fonction de la quantité à
l’intérieur, en mesurant sa hauteur, nous savons exactement ce
qu’elles contiennent », ajoute
[M. Prate, membre de l’équipe de direction de Kayrros].
Le marché « physique », « c’est le Far West, [...]
Il n’y a pas de régulation, aucune transparence : c’est la jungle.
Et c’est encore plus évident dans des situations de crise.
Tout s’y passe dans l’ombre, on ne sait pas qui achète du brut saoudien,
émirati ou iranien »
« Les volumes traités sur le marché strictement “financier”
du pétrole représentent plus de 10 fois ceux échangés
sur le marché “physique” [...]
C’est là qu’il y a le plus d’activités spéculatives. »
Pourtant, cette partie du marché est plus transparente [...] :
elle est mieux encadrée et davantage surveillée
par les autorités de régulation financière,
à commencer par la Commodity Futures Trading Commission américaine.
Les plus importants acteurs sont les cinq principales sociétés
de négoce de matières premières
(Vitol, Trafigura, Glencore, Gunvor et Mercuria),
présentes sur tous les segments de ce marché mondialisé,
des céréales au cuivre, en passant par le pétrole et le gaz.
Ces géants, qui ont fait de Genève la grande place financière du pétrole,
ont dégagé quelque 14 milliards de dollars de profits,
selon leurs derniers résultats.
Chaque jour, ils échangent en moyenne 22 millions de barils de pétrole,
soit un peu plus d’un cinquième de la demande mondiale.
Lors du dernier choc pétrolier, et surtout gazier,
lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022,
ces cinq groupes avaient engrangé près de 45 milliards de dollars de bénéfices cumulés.
« Les sociétés de négoce affrètent des bateaux
et les proposent au plus offrant ».
Cette allocation des ressources en temps réel à l’échelle des océans
se traduit par de multiples reventes d’une cargaison
pendant son parcours et contribue à la montée des cours.
En 2020, pendant la pandémie de Covid-19, c’était le contraire :
faute de demande, les bateaux partaient à petite vitesse
sans direction, en espérant qu’un acheteur se manifeste.
Une autre catégorie d’intervenants a pris, au fil des ans,
une place importante sur le marché de l’or noir :
les investisseurs purement financiers. Il s’agit de banques,
comme Goldman Sachs et Morgan Stanley,
de fonds d’investissement spéculatifs (hedge funds)
ou de fonds de pension à la recherche de plus-values.
Pour ces acteurs,
qui ne prendront jamais livraison du moindre baril de pétrole,
« l’intérêt est d’étudier l’évolution des cours à terme
pour identifier les anomalies de prix, les “dislocations” [...]
C’est de la spéculation ».
Article,
Le Monde, 2026